[LES NOUVEAUX CAÏDS] Épisode 3: Chronique d’une tragédie annoncée

© Illustration Rodéo

L’affaire des Aubiers révèle notre incapacité collective à nous opposer à l’avènement du pire, quand bien même on nous en annoncerait l’heure et le jour. Et en la matière, c’est précisément ce qui s’est produit. Notre enquête nous permet d’affirmer que les événements survenus ces dernières semaines étaient prévus, annoncés et planifiés. Au jour près.

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À la suite d’une fusillade survenue le 14 décembre, les menaces de représailles, émanant des gamins des Aubiers eux-mêmes, sont relayées par de nombreux éducateurs, médiateurs, ainsi que par certains fonctionnaires de l’Éducation nationale, évoquant les 24 décembre et 1er janvier comme dates probables d’expéditions punitives. Et de réclamer une surveillance renforcée, notamment auprès du CPVU (Centre de Protection Vidéo Urbaine). Consigne a même été donnée aux médiateurs et éducateurs de garder l’œil ouvert et d’éviter notamment le Parc Chante-Grillon. Et pour cause…

Le 25 décembre, vers 15h, une voiture s’arrête devant le City Stade de Chantecrit, situé à deux pas du parc de Chante-Grillon. Trois hommes encagoulés en descendent et tirent sur cinq jeunes qui jouent au foot. Naël, 23 ans, est blessé à l’épaule. Promesse de vengeance tenue. À ceci prêt que Naël n’habite pas à Chantecrit et jouait au foot ici pour la première fois, à en croire sa mère. Une fusillade à l’aveugle qui n’est pas sans rappeler celle, mortelle, du 2 janvier.

Mais c’est un ultime incident, survenu comme annoncé le 1er janvier, qui pourrait être la cause de l’expédition punitive qui a coûté la vie à Lionel. Une rixe armée passée sous les radars de tous les médias, y compris des nôtres. Après avoir été blessé par balle au dos, un jeune de Chantecrit s’est rendu à la Clinique de Bordeaux Nord qui, semble-t-il, n’a pas remonté l’information comme elle en a l’obligation. Une bourde administrative qui n’aurait sans doute rien changé à l’histoire mais qui nous a fait passer à côté d’une affaire essentielle pour comprendre la tragédie des Aubiers : la victime de cette énième fusillade ne serait autre que le frère de l’un des quatre individus mis en examen pour le meurtre de Lionel. La vengeance familiale pourrait donc être le mobile de l’attaque. Une question demeure : fusillade aveugle ou assassinat ciblé ?

L’épisode précédent de notre enquête, « Les nouveaux caïds » est à lire ici: Dans la tête des « Gremlins »

Retrouvez l’épisode 4 samedi 6 mars dès 8h

[Info Rodéo] Course-poursuite sur les quais de Bordeaux: un jeune de 16 ans gravement blessé

Lundi 1er mars, 23h30, au niveau du Hangar 19, sur les quais de Bordeaux. Un équipage de la Compagnie départementale d’intervention (CDI) repère une grosse berline, qu’elle souhaite contrôler dans le cadre du couvre-feu. A son volant, un jeune homme de 16 ans refuse alors d’obtempérer, et s’enfuit en percutant deux véhicules de la police, blessant un fonctionnaire. Comme le prévoit la loi dans ces conditions, les policiers font alors usage de leur arme à feu.

Le chauffard, arrêté quai Richelieu, est retrouvé gravement atteint au thorax, puis transféré à l’hôpital. Ses deux passagers prennent la fuite, un est interpellé. Tous sont déjà connus des services de police.

Le véhicule, une Audi RS3 a immatriculation polonaise, appartient à une société de location basée en Pologne. Un scénario de plus en plus récurrent pour les policiers bordelais. « Quasiment toutes les nuits, nous avons des refus d’obtempérer. Pas plus tard que samedi, j’ai moi même faillit ouvrir le feu sur ce même genre de véhicule qui a essayé de forcer le passage. Là encore, un mineur au volant », s’inquiète l’un d’entre eux, auprès de Rodéo. Le profil des jeunes délinquants est rigoureusement identique: « Des mineurs ou jeunes majeurs des quartiers dits sensibles, avec des grosses cylindrées allemandes ».

La direction zonale de la police judiciaire (DZPJ) a été saisie de l’enquête, ainsi que l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), afin de confirmer la bonne utilisation des armes à feu par les fonctionnaires.

Crédit photo: ©Wikimedia Commons

[LES NOUVEAUX CAÏDS] Épisode 2: « Ces gamins, c’est comme des Gremlins »

Les tensions entre bandes rivales dans les quartiers de Bordeaux Nord ne datent pas d’hier. Au-delà de l’expression folklorique de leur rivalité, via des battles de rap ou des bagarres de rue, leur activité repose sur un triptyque connu : le trafic de drogue, nourrice de toutes les délinquances, la violence, pour protéger son business, et un territoire, pour dealer en paix. Mais ces deux dernières années, le mal a changé de nature. La délinquance a changé de dimension. La violence a changé de visage. Elle porte le masque de jeunes encagoulés qui chassent en meute à l’arme automatique ; une nouvelle génération de caïds sous-éduqués, gavés de drogues et de références pop ultra violentes, qui arrosent des adolescents au pistolet-mitrailleur en mode GTA, ce jeu vidéo, très populaire dans les cités, qui offre de multiples occasions de mitrailler ses ennemis au volant de rutilants bolides.

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« Avant, entre bandes, on s’échangeait quelques torgnoles, aujourd’hui on se tire dessus pour un oui ou un non. »
Momo

Momo, 52 ans, quelques années de prison au compteur, désormais rangé des bagnoles, est un ancien des Aubiers. Il y retourne régulièrement voir ses copains. « La nouvelle vague n’a pas la même mentalité, ils se droguent de plus en plus jeunes, ils ont des nouveaux trucs pour se défoncer, comme le proto (protoxyde dazote contenu dans des cartouches de gaz, ndlr). Ils nadmirent plus que des footeux et des rappeurs pleins de fric. Mais ya plus le respect des anciens, ils pensent qu’à faire du pognon. Ils sont bêtes, ils ne vont plus à l’école. Je comprends pas les parents, ma mère elle marrachait les cheveux si jallais pas à l’école. Et si un grand me voyait traîner dans la rue, il me disait de rentrer chez moi et je détalais. Maintenant, les jeunes, ils tenvoient chier ».

« Ces gamins, c’est comme des Gremlins, ils vont se multiplier. Trop de lacunes à rattraper, cursus scolaire foutu.
Combien de ces petits caïds attendent déjà
que les grands tombent pour prendre leur place ? »
Murat

Murat aussi connaît bien les cités, il y a grandi et continue de les aimer : « Ya plein de beauté et de solidarité dans les quartiers. Mais ya cette petite minorité qui veut rien foutre et pour qui lappât du gain sera toujours plus fort. Donne-moi 15.000 euros et, en moins de 24 heures, je te trouve quinze gars pour traverser la frontière et te ramener ce que tu veux. La génération des 30/40 ans, ils ont pas fait le taf, ils ont pas transmis les codes. Avant, yavait la Mentale, le code dhonneur des cités. On apprenait aux jeunes à pas griller les étapes, à rester à leur place. Maintenant cest les grands qui bossent pour les ptits. A mon époque, on se mélangeait, yavait les tournois de foot entre quartiers, les sorties organisées au stade pour voir jouer les Girondins, les colos, ça se fait plus trop mais c’était bien. On se rencontrait à la foire. Yavait toujours des petites rivalités mais maintenant tout est amplifié, ils sortent un flingue pour rien, ils ne pensent plus au lendemain ».

« Nous on faisait des caches-caches, c’était un petit village tranquille. Eux ils se battent, ils se provoquent. »
Nany

Nany, 27 ans, dont 20 aux Aubiers, est plus modérée. Ou simplement résignée. « La nouvelle génération ressemble à son époque. À 18 ans on est bébête. Ils sont reclus du monde avec le COVID, sans boulot. Le plus gros problème, c’est pas la drogue, cest le vide que tu ressens. Et même avec un boulot à 1.200 balles, tu fais quoi ici ? La plupart du temps, le 15 du mois, tout le monde est fauché. Ya des bons et des mauvais partout, faut faire avec. Celui qui veut rester con, il reste con, celui qui veut progresser, il se bouge. La mort du petit garçon, comme je dis, Mektoub, cest le destin, ça devait arriver. Fallait réagir avant que la bombe pète, fallait la désamorcer ». Trop tard. La bombe a explosé. Lionel est mort, des adolescents ont été frappés par les munitions d’une arme de guerre et le cycle sans fin attaques/représailles semble enclenché. Mais le plus terrifiant, peut-être, dans cette guerre des gangs, c’est le profil des nouvelles recrues : de plus en plus jeunes, de plus en plus violentes, de plus en plus désinhibées.

« Certains sont trop fous pour être suivis en ITEP
et trop violents pour être suivis en psy »
Alex, éducatrice

Comment éviter cette dérive ? Comment empêcher des jeunes de 12-16 ans de basculer à leur tour ? Comment maintenir à flot des gamins souvent livrés à eux-mêmes, qui s’ennuient, sans activité, sans imaginaire, qui ne vibrent qu’en se battant, qui ne s’amusent qu’en se provoquant, qu’en jouant aux gendarmes et aux voleurs, qu’en enfourchant un scooter volé pour s’adonner à des rodéos urbains, symboles de leur besoin de sensations fortes et de leur mépris des lois et du danger ? Comment récupérer des adolescents qui ont du réel une vision déformée par les drogues quils engloutissent et par le miroir distordant de la pop culture la plus trash quils dévorent sur leur smartphone du soir au matin, et qui finissent par ne plus penser par eux-mêmes mais à penser groupe contre groupe ? Ces questions, les médiateurs, les enseignants, les acteurs sociaux, tous se les posent depuis longtemps. Mais ils sont aujourd’hui dépassés par ces profils de gamins. Alors, à défaut de solution, ils lancent des alertes, des appels à l’aide, des avertissements. « Ça fait plus de deux ans quon dit que rien ne va plus, soupire Alex, éducatrice. Et depuis le déconfinement de novembre, cest encore pire ». Pourtant, en dépit des signaux forts venus du terrain, les pouvoirs publics n’ont pas pu empêcher le pire d’advenir. Une impuissance insupportable, intolérable. Coupable ?

« C’est une escalade dans ce qu’on peut appeler un banditisme assez organisé et qui ressemble fort à des rixes inter- quartiers (…) Un cap a été franchi. »

Comme ses prédécesseurs, Pierre Hurmic constate mais ne peut rien. Ni lui, ni ses adjoints, ni les polices nationale et municipale, ne pouvaient ignorer la montée des tensions de ces derniers mois. Car depuis la fin du premier confinement, une implacable logique de vendetta s’était mise en route et les participants étaient identifiés : les bandes des quartiers des Aubiers et de Chantecrit entendaient bien régler leurs comptes.

L’épisode précédent de notre enquête, « Les nouveaux caïds » est à lire ici: Aux Aubiers, la mécanique du pire

Retrouvez l’épisode 3 jeudi 4 mars dès 8h

[LES NOUVEAUX CAÏDS] Épisode 1: Aubiers/Chantecrit, La Mécanique du Pire

Il aura fallu un adolescent tué, trois gosses mutilés, et une vidéo, balancée sur les réseaux sociaux, pour que la réalité nous explose à la face : des bandes armées font la guerre dans les quartiers de Bordeaux Nord.

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Samedi 2 janvier, 22h50, cité des Aubiers : la scène est filmée par un smartphone depuis une tour surplombant la place Ginette Neveu. Beaucoup de monde dans la rue, en dépit du couvre feu ; une voiture noire qui déboule ; des gens paniqués qui s’enfuient ; des cris puis des coups de feu ; la voiture prise pour cible ; le chauffeur qui sort en courant ; quelqu’un qui s’écrie « C’est pas lui, c’est pas lui ! » ; deux véhicules de la BAC qui se replient ; « La vie d’ma mère, c’est guérilla ! Les flics ils osent pas entrer » ; une maman affolée qui hurle: « Ferme à clé ! ». Fin de la vidéo. 58 secondes stupéfiantes pour les spectateurs. 20 minutes en enfer pour les habitants des Aubiers. Car cette fusillade, filmée et diffusée sur les réseaux sociaux, n’était que la réplique d’une tragédie qui avait eu lieu vingt minutes auparavant.

« C’est comme un attentat, ça pouvait être ma sœur, ma mère. »

Une ado témoin de la fusillade

Flashback : il est environ 22h30 lorsque le Centre d’Information et de Commandement (CIC) envoie plusieurs équipages dans le quartier où des détonations ont été signalées. Les CRS sont demandés en renfort. Arrivés sur place, les agents de la BAC voient plusieurs personnes courir dans leur direction. Ils craignent d’abord d’avoir été attirés dans un guet-apens avant de comprendre qu’ils ont affaire à des jeunes terrifiés, en état de choc : « Ils nous on dit quun copain à eux avait été gravement blessé par un ou plusieurs tireurs embarqués dans une voiture noire et que dautres gamins, également touchés par les tirs en rafales, auraient trouvé refuge dans un immeuble ».

« On a beau être policier, on craint les balles, comme n’importe qui. »
Un policier de la BAC

Décision est prise par la BAC de s’approcher pour évaluer la situation; au même moment, une voiture noire apparaît sur les lieux de la première fusillade; panique des habitants qui redoutent un nouveau carnage; échange de tirs; les deux véhicules banalisés de la BAC reculent. C’est cette scène que l’on peut voir sur la fameuse vidéo, visionnée plusieurs milliers de fois, et que nous décrypte un policier en première ligne ce soir-là : « À priori, le véhicule noir que lon voit sur la vidéo n’était pas celui qui était passé vingt minutes auparavant avec des tireurs à son bord. Il sagirait simplement dun gars qui a débarqué là sans savoir ce qui venait de se produire. Mais paniqués et prêts à riposter, des mecs des Aubiers, qui s’étaient armés, lui ont tiré dessus sans réfléchir. C’est à ce moment-là qu’on a décidé de se replier, comme le veut la procédure ». Auraient-ils pu faire autrement ? Auraient-ils dû s’engager plus rapidement ?

« Les collègues qui ont reculé ont fait ce qu’il fallait faire. Un policier blessé ne sert à rien, il ne peut aider personne .»

Le calme revenu, malgré la confusion ambiante, les policiers foncent vers la foule paniquée pour porter assistance aux blessés. Les premiers agents sur place forment une bulle de sécurité autour d’un adolescent gisant à terre. Il s’appelle Lionel, il a 16 ans. Les policiers se relaient pour lui faire un massage cardiaque et le maintenir en vie. En vain. Touché à la tête, sa blessure s’avère mortelle. Les pompiers, également sur place, s’engouffrent dans l’immeuble où se sont réfugiés les autres blessés, pour leur prodiguer les premier soins, avant qu’ils ne soient transportés à l’hôpital. Le bilan de la soirée est effroyable : un mort et quatre blessés, dont trois adolescents âgés de 13 à 16 ans. Un a reçu une balle sous le cœur, un autre est touché au biceps et à l’omoplate, un troisième impacté au genou, et un homme de 35 ans, frappé au mollet.

VENDETTA

(nom féminin) : De l’italien vendetta, vengeance.

Sur les lieux du crime, une quarantaine de douilles de calibre 9mm, tirées d’un pistolet mitrailleur, jonchent le sol. Elles témoignent de la sauvagerie d’une attaque à laquelle certains veulent répondre sans délai : quelques heures après la fusillade, des photos circulent déjà sur les réseaux sociaux. Cinq jeunes y sont présentés comme les assassins du jeune Lionel. Une chasse à l’homme s’engage, on promet une récompense à ceux qui coinceront « ces petits fils de p*** ». Facebook, Instagram, TikTok et Snapchat sont en alerte. La Police Judiciaire aussi, qui ne tarde pas à interpeller les individus désignés par la rumeur.

Lors de leurs auditions en garde à vue, les jeunes mis en cause contestent toute implication, mais les multiples investigations réalisées par les services de la Direction Zonale de la Police Judiciaire ont permis de réunir des éléments graves et concordants à l’encontre de quatre d’entre eux. Suffisants pour ordonner leur déferrement au parquet de Bordeaux. L’enquête avance vite, nous dit-on. Les analyses médico-légales achevées, le corps de Lionel a pu être rendu à sa famille et les obsèques avoir lieu.

OMERTA

(nom féminin): 1. Loi du silence (de la Mafia, etc.) 2. Silence gardé sur un sujet tabou.

Un mois après la tragédie, Chantecrit et les Aubiers vivent dans la peur des représailles. Une chape de plomb s’est installée sur ces cités. Les rues se sont vidées. C’est le constat que fait Kim, 16 ans : « Avec le couvre-feu et à cause du meurtre, ya presque personne dehors. Plus de foot, plus de rassemblements. Les mamans évitent de traverser le Four ». Le Four : comprenez la zone de deal, implantée cours des Aubiers, face à la Poste et près de la grande boucherie, au cœur du quartier où Lionel a trouvé la mort. Les associations culturelles sont désertées. On remarque un absentéisme important dans les collèges et lycées de la zone.

« On a la trouille, c’est invivable, on ne veut plus que nos enfants rentrent seuls, nous sommes nombreuses à aller les chercher à l’arrêt de tram pour les escorter jusqu’à la maison ».
Karine

Karine élève seule sa fille de 14 ans. Elle vit aux Aubiers depuis trop longtemps. Elle se souvient l’époque où un hélicoptère de police survolait son balcon, c’était en 2013 et, déjà, suite à des incidents à répétition, les Aubiers étaient placés sous haute surveillance. Depuis la fusillade du 2 janvier, elle dit avoir peur. Elle évoque à voix basse la tension qui règne jusque dans les couloirs de sa résidence : « On évite de trop parler de ce qui s’est passé, les jeunes passent souvent dans les étages, on voudrait pas quils nous entendent. On voit, on écoute, mais on sen mêle pas ». Plus que jamais, l’omerta est la règle, et elle semble s’imposer à tous. Interdit de parler ou de poser des questions. « Quand on demande ce qui se passe, les garçons nous répondent : tes une petite soeur, ça te regarde pas », regrette Kim. Dans l’ombre, les petits caïds complotent. Prière aux femmes de se taire.

« Ils ont un sentiment d’humiliation, j’ai peur qu’ils veuillent se venger .»
Kim, 16 ans

Meurtre, omerta, vendetta, représailles, expéditions punitives : les bordelais pensaient naïvement avoir échappé à ces maux qui gangrènent tant de cités françaises. L’impitoyable réalité est là : la “belle endormie” a bel et bien rejoint la cohorte des métropoles devant composer avec des bandes violentes, armées et hors-de-contrôle.

👉 Épisode 2 : « Ces gamins, c’est comme des Gremlins »

[LES NOUVEAUX CAÏDS] Édito: Il n’y a pas de guerre des banlieues

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Il n’y a pas de guerre des banlieues. Les habitants des Aubiers, de Chantecrit ou de Grand-Parc ne sont pas en guerre.

Les mères de famille des gamins scolarisés dans les écoles du lycée Saint-Louis ou du collège Edouard Vaillant ne sont pas en guerre. Les travailleurs pauvres, les femmes de ménage, les chômeurs, les précaires parqués dans ces cités ne sont en guerre contre personne, n’agressent personne, ne tuent et ne souhaitent tuer personne. Non, il n’y a pas de guerre des banlieues à Bordeaux. Mais il y a une guerre des bandes et celle-ci est bien réelle.

Le samedi 2 janvier 2020, Lionel Sess est tombé sous les balles. Une attaque brutale, barbare, insensée. Une expédition punitive menée au pistolet-mitrailleur par des petits caïds sous-éduqués et sur-armés. Et un mode opératoire effrayant, évoquant, au choix : les soldats de Boko Haram qui mitraillent les foules désarmées au Nigeria à bord de leurs pickup ; les gangs de Los Angeles qui flinguent leurs ennemis d’une main en tenant le volant de leur 4×4 de l’autre ; les commandos islamistes qui, un soir de Novembre à Paris, à bord d’une Seat noir, ont tiré à la kalachnikov sur les clients du Carillon et du Petit Cambodge. Cet assassinat au coeur des Aubiers raisonne comme un avertissement : la délinquance est en train de changer de nature et une nouvelle génération, élevée au biberon du trafic, gavée de drogue et de haine, cherche à imposer par la force des armes un nouveau caïdat.

À Chantecrit comme aux Aubiers, le temps semble s’être arrêté. Il flotte dans l’air un parfum putride de vendetta. Les rumeurs de vengeance remontent chaque jour du terrain alors même que quatre individus ont été incarcérés et mis en examen pour meurtre et tentative de meurtre. Le cycle infernal attaques-représailles semble enclenché.

Qui pour l’arrêter ?

A lire, notre enquête sur « Les nouveaux caïds », épisode 1: Aubiers-Chantecrit, la mécanique du pire

[Info RODÉO] Agression au couteau à Chantecrit: la thèse du règlement de compte se confirme

La guerre des bandes entre les quartiers des Aubiers et de Chantecrit n’en finit pas. Le cycle d’attaques et représailles semble se poursuivre, au désespoir des habitants, impuissants face à ce déchaînement de violence.

Le 3 février, nous vous informions d’une rixe au couteau vers la rue Chantecrit : deux jeunes hommes, poignardés à plusieurs reprises, après avoir été pourchassés et acculés au dernier étage d’un immeuble, dans lequel ils avaient trouvé refuge. D’après plusieurs contacts sur le terrain, nous évoquions la probabilité d’un règlement de compte, en lien avec l’assassinat de Lionel Sess, 16 ans, le 2 janvier dernier, au cœur de la cité des Aubiers. Ces soupçons viennent, hélas, de nous être confirmés.

L’une des deux victimes de cette agression à l’arme blanche serait l’un des cinq individus interpellés après la mort de Lionel. Remis en liberté faute d’éléments probants, son casier judiciaire serait chargé, faisant notamment état de vols à main armée avec violence. La deuxième victime serait, elle aussi, bien connue des services de police. Rappelons qu’après la fusillade du 3 janvier, quatre jeunes hommes avaient été mis en examen pour meurtre en bande organisée.

> A découvrir, bientôt, dans le numéro 3 de Rodéo Bordeaux, notre enquête exclusive sur les tensions entre les bandes des quartiers de Chantecrit et des Aubiers.

EN PRÉ-COMMANDE ICI : https://fr.tipeee.com/rodeobdx

Crédit photo: Vue aérienne du quartier Chantecrit © Google Maps

[Info RODÉO] Coup de filet sur des MNA dealers à Saint-Michel

Ce jeudi 21 janvier, vers 18h, un important dispositif de la Police municipale, composé de 22 agents, était déployé dans le quartier Saint-Michel, dans le cadre du GLTD (Groupe local de traitement de la délinquance) et du contrôle du couvre-feu. Plusieurs verbalisations, pour non-respect des règles sanitaires, ont été dressées, tandis que plusieurs planques de stupéfiants, dans le mobilier urbain, ont été découvertes. Trois MNA (mineurs non accompagnés), ont été interpellés et placés en garde à vue, pour détention de cannabis et médicaments psychotropes.

Crédit photo: ©Wikimedia Commons

[Info RODÉO] Plusieurs MNA interpellés grâce à la vidéosurveillance, pour tentatives de vol

En patrouille dans le secteur de la Victoire, ce mardi soir, vers 23h30, un équipage de la police municipale a repère un groupe de jeunes à l’attitude suspecte, se dispersant à leur vue. Le centre de vidéosurveillance, en appui de l’intervention, repère alors deux hommes s’apprêtant à entrer par effraction dans un commerce. Au déclenchement de l’alarme, qu’ils essaient de saboter, les individus prennent la fuite en direction du cours de l’Argonne, où ils sont signalés, grâce à la vidéosurveillance, puis interpellés, alors que l’un d’eux escaladait le mur d’une pharmacie. En état d’ébriété, les suspects sont présentés à un Officier de police judiciaire (OPJ) dans la soirée.

Vers 00h30, rue Mercière, deux autres MNA (mineurs non accompagnés) sont appréhendés par la Brigade anti criminalité, accompagnée de la brigade cynophile, alors qu’ils s’apprêtaient également à commettre un vol par effraction.

Crédit photo: © Wikimedia Commons

Attaque au couteau à Ginko : des riverains immobilisent l’agresseur, la Police aux abonnés absents.

Nuit du 16 janvier, vers minuit. Malgré le couvre-feu, la fête bat son plein dans un appartement situé au 6e étage d’une résidence du quartier Ginko. Mais tandis que les invités s’enjaillent, un homme (probablement un de leurs amis) est agressé au couteau alors qu’il attend son tram pour rentrer chez lui. Quelques étages plus bas, au chaud dans leur appartement, Laurent et son compagnon, qui regardent sagement leur série, entendent des cris. Ils se précipitent à leur balcon et voient, au niveau de l’arrêt « Berges du Lac », un homme à terre se faire rosser par un individu qui, entre deux coups de pied, l’insulte copieusement. Les fêtards du 6e interviennent à leur tour pour lui prêter main forte et immobiliser celui qui s’avère être l’agresseur. Après avoir rapatrié leur ami blessé dans l’immeuble, ils attendent une dizaine de minutes l’arrivée du SAMU et des pompiers qui vont prendre en charge le poignardeur, bien amoché. Depuis son balcon, Laurent entend quelques bribes de phrases : « Quelqu’un a prévenu la police? » – « Ils arrivent… » – « Qu’est-ce qu’ils foutent ? ». La procédure veut que les sapeurs pompiers attendent la Police Nationale pour constatation. Mais après de longues minutes à patienter, les soldats du feu quittent les lieux en embarquant l’assaillant. Mieux vaut pour eux ne pas traîner dans cette zone proche des Aubiers. Ce n’est qu’aux alentours de 00H50 que les agents de la BAC arrivent finalement après la bataille, tels les carabiniers d’Offenbach, pour interroger les témoins de la scène.

Cet événement n’a, hélas, pas de quoi surprendre tant la situation sécuritaire de l’éco-quartier Ginko s’est dégradée ces derniers mois. « Au début, on trouvait le quartier chouette, paisible et l’idée d’être proche des Aubiers ne nous inquiétait pas », nous dit Laurent. Arrivé d’Agen, tombé amoureux de Bordeaux, il n’imaginait pas être confronté si rapidement à une telle montée de la délinquance et des incivilités : « Dès qu’il fait beau, on assiste à des rodéos urbains cours du Québec. Et le fils de notre voisine a été agressé en pleine journée parce qu’il était manifestement trop maniéré. Trois types l’ont frappé en l’insultant, en lui disant qu’il était contre-nature, qu’il devrait crever et qu’il ferait mieux de quitter le quartier s’il ne voulait pas qu’on lui fasse la peau ». Un climat délétère, renforcé par l’implantation des gens du voyage qui ont transformé la zone en décharge à ciel ouvert : « Le centre de voile du Lac est devenu inaccessible parce que 25 caravanes sont plantés devant et que les déchets s’amoncellent : matelas éventrés, débris de matériel électroménager, carcasses de voitures… ». Et cette tension latente se fait ressentir jusqu’à la porte de sa boulangerie où il entend parfois des conversations surréalistes : «  Des gars qui parlent de leurs petits tracas du quotidien, bagarres, fusillades, règlements de comptes, comme on parle de la météo ». Quant à la police, Laurent ne l’attend plus : «  On en voit un peu plus depuis le meurtre du gamin des Aubiers mais concrètement ça fait plus d’un an qu’ils nous ont abandonnés. Ça donne l’impression que les voyous ont gagné leur guerre de territoire contre les flics ». Alors comme beaucoup d’habitants de Ginko, le jeune couple veut partir, au plus vite. La preuve, s’il en était besoin, de l’échec d’une urbanisation irréfléchie et de l’avènement inexorable d’un nouveau « quartier sensible » à Bordeaux.